19 oct. 2013

LA CHANATE ou L'HISTOIRE D'UNE MAISON RONDE


La maison assoupie à l'ombre du Château
Se réveille en émoi, secouant son manteau
De ronces et de lierre enguirlandés de mousse,
Surprise d'endurer l'insolite secousse.
"Mais qui vient me sortir de mon rêve ancestral ?

Qui donc sont ces Seigneurs chevauchant le mistral
Sans heaume ni plastron, fourbis d'armes étranges,
Bruyants tels des démons et beaux comme des anges ?"
Ce sont les Bâtisseurs de la Rédemption.
Leur unique dessein, leur seule ambition
Est de redonner vie à l'antique demeure,
Afin que dans les cœurs, jamais elle ne meure.
Admire leurs efforts, au lieu de grimacer !
Ne vois-tu pas leurs mains promptes à te bercer ?
Aurais-tu préféré le sort qu'un triste Sire
Avait ourdi pour toi : celui-là de t'occire,
De renverser tes murs pour mieux les désunir,
D'éparpiller ton âme au vent du souvenir
Sous le motif caché d'un profit mercantile
Quand il se prévalait d'une crainte futile
Que personne alentour ne pouvait concevoir ?
Car il est un abîme entre
amour et pouvoir...
Ces fous venus à toi par ce matin d'automne,
Troupe d'hurluberlus qu'un Maître chaperonne,
Les voici tes Bayards et tes preux Chevaliers !
Ceux d'entre les plus forts renforcent tes piliers ;
Celui-là de ses seaux panse ta flétrissure ;
Celle-ci, sans faiblir, te fait noble tonsure ;
Une autre, walkyrie, enfourchant ton muret,
Tes oripeaux branlants jette à bas sans regret ;
Tandis qu'en contrebas de ta côte éreintante,
Le dernier fou nourrit la gueule cliquetante
D'où se déversera l'or vif d'un sang nouveau
Pour tes pierres lier en solide écheveau.
Puis, quand leur ventre creux réclame une pitance,
Autour de la tablée, ils vont faire bombance
Et, parfois, dans un mot, un regard, l'on ressent
La chaleur d'un soupir... c'est celui de l'Absent...
Aime-les, ces maçons ! En te sauvant du pire,
Ils ont posé pour toi le socle d'un Empire
Afin de restaurer ton faste glorieux
Et pour qu'y retentisse un chant clair et joyeux.
Salue en eux l'élan d'une ardeur authentique
Dans ce rude labeur - souvent acrobatique ! -,
Les larmes, la sueur dont ils t'ont fait le don
Pour cimenter l'espoir sur ton triste abandon,
Ériger un sourire aux pans de ta muraille,
Et sculpter le bonheur sur ton corps qui tressaille.
Tel Booz qui sommeillait sous le souffle du temps,
Ouvre tes yeux éteints, clos depuis trop longtemps,
Contemple la beauté des grands arbres du Causse,
Ecoute-les parler : leur voix n'est jamais fausse.
Ils te diront l'Amour, scellé dans les mortiers,
Que le Père a transmis aux jeunes héritiers
Afin que son écho perdure dans leur âme.
Qu'il soit, pour ton essor, le plus puissant sésame,
La clé de ton regain ouvrant sur des trésors
Tels à faire pâlir, alentour, les décors !
Alors, sous la rondeur de ta voûte sereine,
Du village à tes pieds tu deviendras la Reine.


©

2 commentaires:

  1. Bonjour Alice,
    Les mots me manquent pour te remercier et pour louer ton talent.
    Ce poème devient, aujourd'hui, mon poème préféré, c'est dit !.
    Pour moi, tu n'es jamais aussi géniale que lorsque tu es en empathie avec tes "solliciteurs" : je suis l'un d'entre eux, je t'ai demandé si tu pouvais narrer cette "aventure". Le résultat est vraiment au-delà de toutes mes espérances.
    Tout y est : la Maison, le Maître, les Chevaliers Bâtisseurs, (le triste sire aussi, mais on s'en fout), l'Absent et ses héritiers sans oublier le Chateau et les Causses.
    J'aime, j'aime, j'aime. Merci

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